Fondation-Le-Plaza-Histoire-Couverture

EDITO

« Un film n’est pas fait pour une promenade des yeux, mais pour y pénétrer, y être absorbé tout entier. » 
Robert Bresson

« Il est de règle que l’architecture d’un édifice soit adaptée à sa destination de telle façon que cette destination se dénonce d’elle-même au seul aspect de l’édifice. »
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris

Le cinéma Le Plaza a été inauguré et ouvert au public de Genève en novembre 1952. L’événement revêt d’emblée une portée historique. Chef d’œuvre d’architecture moderne conçu par Marc J. Saugey, Le Plaza est alors, avec ses 1250 sièges, la plus grande salle genevoise. Son immense écran, conçu par Saugey comme un dispositif théâtral, avec cadre de bois doré et jeux de rideaux, inaugure en Suisse la nouvelle technique de projection CinémaScope.

Rarement architecture et cinéma n’ont été à ce point contemporains et n’ont connu pareille convergence entre dispositif spatial et images animées, exaltant le cinéma hollywoodien et européen en tant que spectacle moderne par excellence, à la fois solitaire, à travers la puissance captivante de l’écran, et collectif puisque partagé par une foule serrée de spectateurs et spectatrices.

Le cinéma Le Plaza est bien, dès son ouverture, un emblème des années de l’après-guerre, ces «trente glorieuses » dont il cristallise l’esprit, le rythme et les aspirations. Le Docteur Jivago réalisé par David Lean y réunit plus de 120’000 spectateur.rice.s à partir 1965, un record.

 

Pourtant, après deux décennies de déclin, le Plaza fermera ses portes le 31 janvier 2004. Définitivement, semble-t-il. Suivent des années d’errements et d’incertitudes, de procédures et de destruction programmée, de mobilisation, surtout, passionnée et obstinée, que mènent solidairement les amoureux.ses du cinéma, le monde de la culture et les défenseu.r.se.s du patrimoine bâti, architectes et historien.ne.s en tête, conscient.e.s de la qualité exceptionnelle et de l’absolue rareté du Plaza: Ainsi, Bruno Reichlin, professeur universitaire:

«Il a été écrit que la disparition du cinéma Le Plaza représenterait une grave perte pour le patrimoine architectural genevois. L’argument est inexact: la destruction du cinéma Le Plaza serait la perte d’une oeuvre d’art unique et irremplaçable pour tout le patrimoine architectural européen du XXe siècle.»

L’été 2019 marquera la fin de cette interminable agonie et l’épilogue de ce combat citoyen. Coup de théâtre. Alors même que les autorisations de démolir et de construire étaient «entrées en force» et que beaucoup se résignaient à ce saccage, Le Plaza se trouve sauvé in extremis avec le rachat de l’ensemble du complexe Mont-Blanc Centre de Saugey par la Fondation Hans Wilsdorf. La Fondation Plaza est créée dans la foulée avec pour unique mission d’imaginer et conduire la renaissance de la salle éponyme. Bien dotée, elle dispose des moyens d’une ambition inespérée: rénover le cinéma, ainsi que la plupart des espaces adjacents, pour y développer le projet inédit d’un Centre culturel Architecture et Cinéma.

Le Plaza est aujourd’hui un bâtiment classé. Reconnu en tant que 279ème objet d’exception du patrimoine bâti genevois – l’un des très rares édifiés au XXe siècle –, il bénéficie des mesures de protection les plus élevées. «Le Plaza est sauvé !», clament les manchettes de presse, pour toujours veut-on croire.

Reste à réaliser cette renaissance qui, conformément à la vocation originelle du Plaza, sera double, croisant un projet culturel dont l’axe central restera le cinéma – envisagé dans ses réalités technologiques, sociales et esthétiques contemporaines – et le projet architectural d’une restauration qui se doit d’être exemplaire.

Le Conseil de la Fondation Plaza a ainsi décidé de lancer un concours d’architecture sur invitation pour la restructuration et la rénovation du cinéma, ainsi que d’une brasserie et d’un vaste ensemble de locaux et arcades adjacents, qui restaureront la logique d’interaction entre salle obscure et espace public promue par Saugey. La responsabilité de l’administration de ce concours a été confiée à Jacques Roulet, architecte et membre du Conseil de la Fondation Plaza. La Fondation Plaza sera accompagnée par un Conseil scientifique réunissant architectes, spécialistes du patrimoine et professionnel.le.s du cinéma. Nous travaillerons en relation avec les services de l’Etat. Le Conseil de Fondation a sélectionné et invité 15 bureaux, genevois, suisses et français, choisis en raison de leur capacité d’invention, de leur sensibilité à l’endroit de l’architecture des années 50 et 60, mais aussi de leur expérience en matière de restauration du patrimoine moderne. L’objectif du concours est, fort des talents et compétences réunis, de parvenir à restaurer le chef-d’oeuvre de Saugey dans son esprit et sa vocation originels, tout en répondant aux exigences d’un programme envisageant le cinéma et ses alentours dans une perspective résolument contemporaine.

Le Centre culturel cinéma et architecture poursuit une ambition: contribuer à inventer un nouvel avenir du cinéma à Genève et pour Genève, fondé sur le renouveau d’un espace illustre, profondément inscrit dans la mémoire genevoise. Son architecture exceptionnelle, son histoire, sa situation à un point névralgique de la ville, en feront un foyer vivace, capable de réactiver l’événement cinéma, au centre d’un large écosystème avec lequel il sera en interaction permanente. C’est bien l’oeuvre de Marc J. Saugey, restaurée dans son intégrité, qui portera l’ambition d’un espace capable de répondre demain aux attentes de cinéma qu’exprimait Robert Desnos, poète, il y a près d’un siècle:

«Ce que nous demandons au cinéma, c’est l’impossible, c’est l’inattendu, le rêve, la surprise, le lyrisme qui effacent les bassesses dans les âmes et les précipitent enthousiastes aux barricades et dans les aventures; ce que nous demandons au cinéma, c’est ce que l’amour et la vie nous refusent, c’est le mystère, c’est le miracle.»

Jean-Pierre GREFF
Président de la Fondation Plaza