Le Plaza - Plan Coupe

L’ERRANCE DE WENDERS ET LA FRÉNÉSIE DES IMAGES

Dans ce 16e épisode de Contre-Plongée, Christian Robert-Tissot nous ramène au film fondateur de Wim Wenders. Réalisé en 1974, Alice dans les villes est une lumineuse méditation sur l’errance et le déracinement.

WHAT ARE YOU TAKING PICTURES FOR ? JUST LIKE THAT

Premier scénario original de Wenders, Alice dans les villes inaugure la trilogie consacrée à l’errance, comprenant également Faux mouvement, réalisé l’année suivante, et Au fil du temps, sorti en 1976. « Pourquoi tu prends des photos? » lance un jeune garçon américain à Philip, le reporter allemand qui photographie la station-service poussiéreuse où il s’est arrêté. Il répond « Juste comme ça». A la question simple d’un enfant qui vit dans l’instant présent, la réponse floue d’un adulte qui photographie tout, en quête de sens.

Le personnage principal, Philip Winter, est un journaliste en mal de vivre et en mal de création, qui parcourt l’Amérique sans parvenir à donner un sens à ce qu’il voit. S’il photographie compulsivement, ce n’est plus pour témoigner, mais pour se raccrocher à ce qui l’entoure, comme si une fêlure émotionnelle le séparait du réel. La rencontre fortuite avec Alice, une fillette vive et lucide délaissée par sa mère, introduit une nouvelle dynamique, entre l’adulte désabusé et l’enfant qui questionne le monde. Le voyage se poursuit donc à deux, vers l’Allemagne.

Les routes, les motels, les gares font du film le miroir d’un monde en transit. Quatrième long-métrage et premier succès critique de Wenders, « Alice dans les villes » explore le mal-être avec une certaine retenue, teintée d’une mélancolie renforcée par le choix du noir et blanc. Le personnage de Philip Winter apparaît comme l’alter ego du réalisateur, qui confiera plus tard son profond attachement à ce film qu’il considère comme son véritable premier.

Porté par Yella Rottländer, sa jeune interprète, et Rüdiger Vogler, acteur fétiche de Wenders, ce long-métrage préfigure des thèmes qui parcourront la filmographie de Wim Wenders en passant par le célèbre «Paris Texas», Palme d’or à Cannes en 1984:  un cinéma du voyage et de la quête intérieure. Ses personnages cherchent à se reconnecter au monde et aux autres, face à un sentiment de perte et de fragmentation.

La réplique empruntée par l’artiste genevois Christian Robert-Tissot, quarante-ans plus tard, interpelle. Bien avant les smartphones, avant les milliards d’images que nous produisons chaque jour, pour combler le vide ou prouver notre présence, Wenders pressentait déjà cette frénésie du regard. Ainsi, ce dialogue nous renvoie à la manière dont aujourd’hui la réalité nous échappe, dans un monde saturé d’images où photographier relève souvent plus d’un geste automatique que d’un acte conscient.

Retrouvez la série complète Contre-Plongée de Christian Robert-Tissot, lancée en décembre 2020. Le message de l’enseigne se renouvelle tous les trois mois jusqu’à l’ouverture officielle du Plaza Centre Cinéma fin 2026.

Crédit photo: Nicolas Lieber